Conflit en Iran : point de situation et analyse de scénarios
Analyse géopolitique par Julien-Pierre Nouen, Head of Economic Research and Diversified Management, Lazard Frères Gestion
Depuis le samedi 28 février, les États-Unis et Israël ont poursuivi leurs frappes contre l’Iran, auquel ce dernier a répondu en lançant des missiles et des drones vers Israël ainsi que vers plusieurs pays du Golfe accueillant des forces américaines. Les inquiétudes concernant l’approvisionnement énergétique ont entraîné une forte baisse des actifs financiers. Cette note revient sur l’évolution du conflit, présente les principaux scénarios actuellement envisagés et analyse les effets observés sur les marchés au cours de la première semaine du conflit.
Le conflit semble s’inscrire dans la durée. Selon un article du Financial Times, après une première phase visant à éliminer les plus hauts dirigeants iraniens, une deuxième phase s’est concentrée sur la destruction des sites de lancement de missiles balistiques, des drones et des systèmes de défense aérienne. Le même article indique qu’Israël entre désormais dans une troisième phase, axée sur le démantèlement systématique de l’infrastructure militaire iranienne, y compris les installations nucléaires, les sites de production d’armes ainsi que les capacités spatiales et cybernétiques. Une analyse de l’Institute for the Study of War montre également que les frappes israéliennes ont prioritairement visé l’appareil sécuritaire iranien. Des responsables américains ont évoqué l’envoi de forces supplémentaires dans le Golfe afin de soutenir cette nouvelle étape. L’objectif ultime serait de créer des conditions susceptibles de déstabiliser le régime à terme, même si Washington adopte une ligne plus prudente en insistant sur la nécessité d’une stabilité de long terme.
Après la guerre des Douze Jours de 2025, les autorités iraniennes avaient anticipé le risque d’une opération visant les plus hauts dirigeants du régime et ont réagi en décentralisant la chaîne de commandement militaire afin d’éviter une paralysie de la structure de commandement. L’Iran a également élargi ses frappes à plusieurs pays du Golfe dans le but d’accroître les troubles régionaux. Depuis la mort du Guide suprême, le pouvoir est exercé par un conseil intérimaire de trois membres composé du président, du chef du pouvoir judiciaire et d’un membre du Conseil des gardiens. Le contrôle opérationnel demeure entre les mains du Corps des gardiens de la révolution islamique. Aucun successeur n’a encore été désigné, bien que Mojtaba Khamenei — le fils du défunt dirigeant — soit largement considéré comme le favori.
Cinq scénarios
Notre cellule de conseil géopolitique, le Lazard Geopolitical Group, présente cinq scénarios possibles pour les semaines à venir :
- Pause dans les opérations américaines : Donald Trump pourrait déclarer que les principaux objectifs ont été atteints, en particulier la destruction des infrastructures nucléaires, l’élimination des hauts dirigeants et l’affaiblissement des capacités en missiles et drones. Les États-Unis maintiendraient une forte présence militaire dans la région afin de conserver la pression.
- De lourdes pertes entraînant une escalade majeure : Une frappe iranienne particulièrement meurtrière pourrait provoquer une réponse sévère des États-Unis et d’Israël, pouvant aller jusqu’à des attaques contre l’île de Kharg, pôle stratégique des exportations pétrolières iraniennes.
- Une escalade centrée sur les infrastructures énergétiques : Les installations énergétiques pourraient devenir des cibles prioritaires pour les deux camps, augmentant le risque de perturbations régionales de l’approvisionnement.
- Consolidation du pouvoir par les durs du régime iranien : Les factions les plus intransigeantes du régime pourraient renforcer leur emprise en intensifiant le conflit.
- Prise de pouvoir par des dirigeants pragmatiques et voie vers la désescalade : Un basculement vers une direction plus pragmatique pourrait ouvrir la voie à une reprise des négociations.
Les deux derniers scénarios se reflètent dans la communication iranienne, qui oscille entre la rhétorique dure des Gardiens de la révolution et le ton plus mesuré du ministère des Affaires étrangères.
Évolutions des combats
L’intensité des tirs de missiles et de drones indique que les frappes de la coalition ont significativement réduit les capacités iraniennes en matière de missiles. Ces derniers jours, les attaques iraniennes ont également touché la Turquie et l’Azerbaïdjan.
Les missiles, qui nécessitent une plateforme de lancement, sont plus faciles à détecter que les drones. Toutefois, des incertitudes subsistent quant au stock iranien de drones Shahed, faciles à dissimuler et potentiellement disponibles en grand nombre. Face au coût élevé de l’interception via les systèmes Patriot et aux inquiétudes sur les stocks disponibles, les pays du Golfe et leurs alliés pourraient se tourner vers des intercepteurs ukrainiens, moins coûteux et plus rapides à produire.
Situation dans le détroit d’Ormuz
Depuis le week-end dernier, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz s’est presque totalement interrompu, seuls quelques navires continuant à le traverser. Cette baisse s’explique par le risque opérationnel, l’explosion des primes d’assurance et l’annulation des couvertures. Pourtant, ce détroit est crucial : il assure environ 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié, ainsi qu’un tiers des exportations mondiales d’engrais.
La position de l’Iran reste floue : les Gardiens de la révolution affirment que le détroit est fermé, tandis qu’un officier de l’armée a déclaré le contraire jeudi matin. Plusieurs navires ont été touchés par des projectiles ces derniers jours, mais un bâtiment battant pavillon chinois l’aurait franchi sans incident. Certaines sources indiquent que les navires chinois — et potentiellement ceux d’autres États alliés ou neutres — pourraient être autorisés à transiter.
Les États-Unis ont déclaré qu’ils fourniraient une assurance maritime abordable pour remplacer la couverture privée et que leur marine escorterait les navires commerciaux. Le courtier Marsh McLennan travaillerait avec les autorités américaines sur ce dispositif.
Une escalade majeure se produirait si l’Iran décidait de miner le détroit. Le pays dispose de plus de 5.000 mines pouvant être déployées par de simples bateaux de pêche. Le déminage pourrait prendre plusieurs mois et ne pourrait commencer que dans un environnement sécurisé. La Chine a néanmoins appelé « toutes les parties à cesser immédiatement les opérations, à éviter l’escalade et à garantir la sécurité de la navigation ».
Impact sur les prix du pétrole et du gaz
Le prix du Brent a atteint 84 dollars jeudi, contre 71 dollars le vendredi précédent, bien au-dessus de la moyenne de 64 dollars en 2024. Si le détroit d’Ormuz reste bloqué pendant une période prolongée, les experts estiment que les prix pourraient dépasser les 100 dollars.
Les prix du gaz en Europe se sont stabilisés autour de 50 €/MWh après avoir brièvement atteint 65 €, un niveau toutefois bien inférieur aux sommets extrêmes observés à l’été 2022, lorsqu’ils avaient dépassé les 300 €/MWh.
Impact sur les marchés financiers
Depuis lundi, les marchés évoluent dans un climat de forte nervosité. La plupart des actifs sont en baisse, à l’exception du dollar. Même l’or, considéré comme une valeur refuge, évolue sous son niveau du 27 février. Les taux d’intérêt sont repartis à la hausse, avec une courbe qui s’aplatit, reflétant l’idée qu’un choc énergétique pourrait raviver l’inflation et contraindre les banques centrales à resserrer davantage leur politique monétaire. Les marchés actions reculent davantage en dehors des États-Unis, en particulier dans les pays émergents. La résilience du marché américain s’explique probablement par la plus grande indépendance énergétique du pays.
Conclusion
L’impact économique du conflit se fait principalement sentir à travers les marchés de l’énergie. L’incertitude reste élevée — tant sur la durée des opérations militaires, qui semblent appelées à se poursuivre, que sur la situation dans le détroit d’Ormuz. Les prochains jours seront décisifs pour déterminer si la trajectoire s’oriente vers une escalade ou une désescalade.
Du point de vue de l’analyse d’investissement, les périodes de risque géopolitique élevé appellent généralement à la prudence et à éviter les décisions hâtives. Bien qu’un blocage durable du détroit d’Ormuz aurait des implications importantes pour l’économie mondiale, il convient aussi de noter que de nombreux chocs géopolitiques tendent à s’effacer rapidement des valorisations de marché. Si les conditions s’améliorent, les marchés pourraient se redresser rapidement. Le risque géopolitique a été l’un des facteurs justifiant une posture prudente et un positionnement proche de la neutralité dans les portefeuilles multi-actifs. L’incertitude demeure élevée, et nous continuons à suivre de près l’évolution de la situation afin d’adapter notre positionnement en fonction des développements à venir.